Mai 2025. Churchill Wild, une compagnie spécialisée dans les expéditions en petit groupe dans le grand nord canadien, qui nous a déjà conduits à l’observation des ours polaires, nous envoie l’une de ses habituelles offres d’aventure. J’y jette un coup d’oeil distrait, puis je sursaute sur ma chaise. Elle nous propose de partir à la rencontre du loup gris de la baie d’Hudson, pendant une dizaine de jours, entre le 23 juillet et le 1er août 2026, en marchant dans la toundra, matin et après-midi, sur des distances compatibles à notre grand âge, tout en logeant à Nanuk Polar Bear Lodge.
Le loup, notre animal fétiche ! Nous l’avons déjà vu, de loin, à Yellowstone, et de près, très près, à Seal River Lodge, l’autre repaire de Churchill Wild. Nous rêvons de le revoir et surtout de l’approcher à pied.
Christine a aussi lu le message. Nous nous regardons. Une minute, peut-être deux. Malgré le coût de l’opération, une décision est prise. Nous allons nous inscrire immédiatement.
Il ne me reste qu’à concocter un programme de voyage autour de Winnipeg, point de départ et de retour de notre escapade arctique. C’est vite imaginé et vite fait. Pour ma part, j’ai découvert le Manitoba, l’Ontario et Québec en 1978 et il m’en reste quelques vagues souvenirs. Pour Christine, il s’agira d’une nouveauté.
Nous savons que nous allons prendre des milliers de photos. Mais cette fois-ci nous avons décidé de ne publier que celles que nous jugerons de bonne, voir d’excellente qualité, sans nous laisser tenter par des clichés qui suscitent en nous des émotions, tout en étant de moindre qualité. Si vous nous lisez, n’oublier pas de cliquer sur celles qui ont un cadre coloré, pour avoir accès aux originaux et nous dire si nous aurons réussi notre paris.
♥ NOTRE ÉQUIPE
Claude et Louis, les seuls amis qui auraient pu nous accompagner dans une telle aventure ont été tentés, puis ils on renoncé. Nous partirons seuls, mais nos nombreux voyages nous ont soudés. Chacun de nous est pleinement conscient de son rôle et l’assume sans rechigner.
Et n’allez pas croire à tout ce que j’écris…
♥ NOTRE VOYAGE
Le Canada est un grand pays, le deuxième au monde en surface. Il fallait bien commencer quelque part. Nous voici débarqués de notre avion à Toronto. Nos bagages ont suivi, notre voiture de location est prête, la circulation est dense, mais cela pourrait être pire.
La mégapole est désormais derrière nous, mais voici une autre ville qui annonce fièrement ses 500000 habitants, puis une autre encore plus grande. Rien de bien folichon, mais nous prenons notre mal en patience. Le premier but de notre voyage s’annonce, à une centaine de kilomètres..
♦ NIAGARA FALLS
Contrairement à ses sœurs, Victoria Falls, Iguazu ou les grandes chutes islandaises, ensevelies dans la nature, Niagara Falls est entourée d’une ville, que sa seule présence a fait naître.
Des dizaines de boutiques, bars et commerces qui proposent des activités, l’une plus déjantée que les autres, émergent les tours des grands hôtels qui rivalisent entre eux pour proposer la meilleure vue sur les chutes. Nous avons choisi le Sheraton Fallviews, l’un des rares qui propose des chambres avec une fenêtre qui s’ouvre. Il faut admettre que cela en valait la peine.
Depuis toujours, je suis fasciné par la puissance inexorable et inarrêtable de l’eau. Je peux passer des heures à l’admirer, surtout lorsqu’elle se transforme en chute, mur liquide aux mille reflets et nuances. Je presse le pas, j’ignore la chute américaine, au moindre débit, pour me retrouver face à ce gouffre sans fin que les vapeurs d’eau cachent et dévoilent sans cesse.
Il y a beaucoup de monde, mais en réalité, je suis seul avec mes rêves.
Des bateaux bondés partent tous les quinze minutes pour s’approcher des chutes, poncho bleu pour les touristes qui partent du rivage américain, rouge pour ceux qui se trouvent du côté canadien. Christine et moi-même n’aimons pas la foule et nous avons beaucoup hésité à monter à bord. Pour finir, pour quelques dizaines de dollars, nous avons réservé la croisière V.I.P. qui démarre à 0830 heures, la première de la journée. Du coup, nous avons droit à un poncho doré et surtout à un espace réservé à l’avant du vaisseau.
Nous aurions eu tort de nous en priver. Depuis le fleuve, l’approche et la vue sont bien différents, dévoilant des angles caches qu’il est impossible d’apercevoir depuis le chemin qui vous conduit à la chute, qui s’avère encore plus majestueuse.
Dans le prix du billet V.I.P. est compris un coupe-file pour emprunter un tunnel descendant derrière Niagara Falls. Deux fenêtres s’ouvrent dans le rocher. La zone de rupture de la chute, là où l’eau se précipite dans le vide, et le rideau liquide qui en dérive nous frôlent. Il suffirait de tendre la main pour être happé par cette furie fascinante.
La nuit arrive. Les projecteurs s’allument. Les chutes changent de couleur, en passant par toutes les nuances de l’arc-en-ciel. C’est très touristique, mais néanmoins splendide. Nous ne sommes pas les seuls à le penser. Il n’y pratiquement pas un trou de libre le long du chemin bordant l’eau. Seuls les incendies ravageant l’Ontario empêchent que le spectacle se termine par des feux d’artifice.
Après deux jours passés en contemplation, il est désormais temps de nous adonner à notre passe-temps favori : l’observation de la faune et plus particulièrement des oiseaux. Nous voilà en route pour notre prochain point de chute, à travers un paysage agricole agréable qui profite sans doute du voisinage du lac Erié, l’un des cinq grands lacs canado-américains.
Un bip nous sort de notre ennui. Un pneu se dégonfle ! En roulant très lentement, je parviens à une station de service dont l’employé ne peut pas nous aider et n’a aucune idée de qui pourrait le faire. Mais c’est notre jour de chance. Une dame nous prête une pompe à batterie qui regonfle le pneu et nous dit qu’une station Canadian Tire se trouve à une quinzaine de kilomètres. Les quinze kilomètres les plus longs de notre vie : la pression diminue à vue d’œil et le cadran de contrôle indique 1,4 bar au lieu des 2,5 prévus.
Christine fait preuve de sa débrouillardise habituelle. Après quelques discussions et un bon pourboire, notre pneu est réparé et nous pouvons reprendre notre route. Ouf !
Nous avons loué une maison au bord du lac, où nous passerons les prochaines quatre nuits. Elle est charmante, bien qu’un peu désuète dans son aménagement. Tous les matins, un charmant oiseau viendra déjeuner avec nous : un Merle d’Amérique.
♦ LE PARC NATIONAL DE LA POINTE PELÉE
Notre logis n’est qu’à quelques kilomètres du parc qui a la réputation d’être l’un des meilleurs endroits canadiens pour l’observation ornithologique. La route se faufile dans une forêt très dense qui laisse rarement apercevoir étangs et lac. Mais nous rencontrons rapidement une place de stationnement. Quelques centaines de mètres et nous parvenons à une plage qui nous réserve nos premières observations.
Nous nous rendons rapidement compte que le parc est recouvert d’une forêt impénétrable. Quelques places de parking nous permettent de nous arrêter, mais elles donnent accès à des activités de loisirs que nous ne nous attendions pas nécessairement à trouver dans un parc national. Rien n’est fait pour l’observation animalière. Le centre des visiteurs, assez vieillot, ne nous aide pas davantage. Une boutique assez minable, un film aux images magnifiques qui ne fournit aucune information, des rangers qui semblent s’ennuyer.
Qu’importe. Nous allons nous débrouiller tous seuls. Nous ne nous laissons pas décourager par le parking bondé du Marsh Board Walk. Nous empruntons la passerelle en bois qui pénètre dans les roseaux, lesquels s’écartent après quelques centaines de mètres, dégageant une vue sur une large lagune recouverte de nénuphars. Deux types d’oiseaux jouent avec notre patience, se dérobant sans cesse à nos objectifs. L’un est magnifique, tout de noir vêtu, avec des taches jaune et rouge sur les ailes, visibles surtout en vol. L’autre est plus terne, habillé d’un brun striée de blanc.
C’est dans la boîte. Nous venons de faire connaissance avec le Carouge à épaulettes, mâle et femelle. Nous ne savons pas encore que, assez communs, ils nous accompagneront souvent dans nos balades futures.
La chasse effrénée que nous leur avons donné, ne nous a pas empêchés de nous intéresser aux autres habitants de la lagune, même si de nombreux passants font trembler la passerelle au moment où nous allons déclencher…
Une réussite inattendue qui nous pousse à explorer l’autre sentier pénétrant dans la forêt pour aboutir à quelques marécages : De Laurier. Des taches jaunes se faufilent dans les arbres. L’une d’elle s’arrête quelques instant. Notre première paruline. Bruno, un photographe animalier français que nous rencontrerons plus tard, nous dira qu’ici, au mois de mai, il a pu en observer 35 types différents. Mais nous sommes à fin juillet et la période est nettement moins favorable. Nous nous en contenterons.
Un peu plus loin, un bruit soudain nous surprend. Quelque chose s’est envolé de l’étang. Il est surement déjà loin. Et bien, non, il s’est arrêté sur un arbre.
Une journée qui semblait s’annoncer décevante se révèle au contraire très intéressante.Une nouvelle leçon à notre patience. Nous retournerons les jours suivants dans le parc qui est sis à cinq minutes de voiture de notre logis. Des brèves escapades qui nous permettrons notamment de constater que les mâles participent aussi au nourrissage des petits.
Autour du parc national, dans un rayon de quelques dizaines de kilomètres, il y a plusieurs sites propices à l’observation ornithologique. Nous souhaitons en visiter l’un ou l’autre.
♦ HILLMANN MARSH ET HOLIDAY BEACH CONSERVATION AREA
Le parking de Hillmann Marsh est vide, ce matin. Deux ou trois baraques désertes. Un panneau nous indique qu’il faut scanner un code et introduire notre numéro de plaques pour nous acquitter du droit de visite de cinq dollars canadiens. Heureuse époque où, si on ne possède pas de natel, on ne peut pas régler son dû.
L’endroit est plaisant. Des larges prairies et des bosquets entourent des vastes marécages. Nous empruntons un sentier qui, sur quelques kilomètres, doit nous permettre de faire le tour des étangs. Quelques lapins et des hirondelles rustiques nous souhaitent la bienvenue.
Une Crécerelle d’Amérique déguste son repas, quelques autres oiseaux s’arrêtent un instant sur leur perchoir pour nous permettre de les photographier. Un héron vert nous nargue, en changeant de position à chaque fois que nous tentons de l’approcher. Et le sentier s’arrête, accès barré, à cause de la lutte contre une espèce invasive, l’hydrille. Nous devons rebrousser chemin.
Les heures ont passé. L’air est saturé de mauvaises lumières. Nous décidons de rentrer pour revenir en fin d’après-midi.
Cette fois-ci, nous empruntons un autre chemin qui nous mène enfin aux bords d’un grand étang. Et nous nous régalons.
Le temps passe vite en observation ornithologique. Le ciel se colore des premières ombres du soir, nous allons rentrer. Un mouvement attire notre attention, là bas, au bout du chemin. Un héron vert, parbleu. Cette fois-ci, il ne va pas nous échapper ! Nous coordonnons nos mouvements. Un pas, un autre, nous nous arrêtons. Et nous recommençons. Nous nous approchons, mais il y a toujours une herbe ou une branche qui le cache. Mais nous réussissons.
Il nous faut parcourir une cinquantaine de kilomètres depuis notre maison pour atteindre Holiday Beach, mais le voyage en vaut la peine. Encore une route qui sillonne une superbe forêt. Mais celle-ci s’écarte sur des marais où Grandes aigrettes et Bernaches abondent, un peu trop loin pour nos objectifs, hélas. Nous parvenons à un magnifique esplanade au bord du lac Érié. Pour une raison que j’ai oubliée, la plage est fermée et nous sommes seuls. Pas d’humains, mais beaucoup d’oiseaux. En chasse !
Mais le mieux reste à venir. Un Balbuzard pêcheur vient vers nous, toujours plus près. Il tient dans ses serres un énorme poisson, sorte d’esturgeon, que convoite un Pygargue à tête blanche. Un bref combat, tellement court que nous ne parvenons pas à le saisir. Pas de vainqueur, seulement des vaincus. Le poisson retombe dans l’eau. Une scène magnifique.
Les loups nous attendent, désormais. Un retour sans histoires à Toronto, un avion pour Winnipeg, où l’équipe de Churchill Wild nous accueille. Le lendemain, 24 juillet, un réveil très matinal, un nouvel avion pour Churchill, où nous passons une journée et une nuit sans aucun intérêt. Un peu longuet et pas très bien organisé, tout de même.
♦ NANUK POLAR BEAR LODGE
Le petit avion de brousse doit faire deux voyages pour transporter le groupe de 16 personnes que nous sommes. Mais nous voilà prêts pour une nouvelle aventure. Churchill Wild nous a offert en 2014 et en 2016, deux séjours au milieu des ours polaires qui nous font encore rêver aujourd’hui. Des moments d’émotion inoubliables. Un proverbe connu dit « jamais deux sans trois » et nous sommes impatients de repartir.
Mais faisons un bond en avant et disons-le tout de suite. Les proverbes peuvent mentir. Notre troisième expérience avec cette compagnie s’avérera une profonde déception. Le moins que nous puissions dire c’est qu’il y a un gouffre entre la description de l’aventure par Churchill Wild et la réalité. Puis, tendons un voile miséricordieux sur les autres nombreuses lacunes et passons à autre chose.
Nous avons la chance de passer une semaine dans un endroit isolé du monde où l’homme ne vient pas souvent. La baie d’Hudson, gigantesque mer intérieure en toile de fond, borde un paysage façonné par l’eau. Par ici poussent des forêts de sapins rabougris, de saules nains et de buissons d’où sortent de mystérieuses rivières venant de nulle part, par là brillent mares, petits lacs et tourbières. Ailleurs, le permafrost, ce sol gelé en permanence, se couvre de mousses aux nuances délicates.
Tous les jours, nous roulons sur des traces boueuses à la recherche du Graal. Il devient rapidement évident, tout au moins à nos yeux et à ceux de Dorota et Bruno, un couple de photographes animaliers franco-polonais, extrêmement sympathique, que des loups nous ne verrons que des traces.
Nous parvenons néanmoins à capturer quelques images des nombreux oiseaux qui nous accompagnent. Difficilement, il est vrai, car ils ne semblent pas intéresser grand monde, surtout pas nos guides qui arrêtent leurs engins là où seul le vide nous entoure.
Nous sommes dans les terres de l’ours polaire. Il nous arrive même de piqueniquer parmi eux, silhouettes lointaines qui parcourent inlassablement les côtes de la baie, à la recherche, j’imagine, d’un peu de fraîcheur. Mais il leur arrive de faire une escapade à l’intérieur des terres, comme cette mère avec ses jeunes déja bien nourris, que nous rencontrons après un virage.
Fatigués de se laisser admirer, ils s’éloignent. Ils progressent à une vitesse étonnante pour des bestioles de cette taille et de ce poids. Très rapidement, ils atteignent la côte et nous les voyons, à la jumelle, prendre leur bain dans les eaux basses de la baie d’Hudson.
La palme du seigneur des lieux revient indéniablement à ce gros mâle qui se déplace d’une piscine privée à l’autre. Nous l’approchons à pied avec mille précautions. Nous parvenons à une petite centaine de mètres. Il nous regarde avec ses yeux noirs minuscules, mais nous voit-il ? En tout cas, nous ne semblons pas le déranger.
Nous passons des heures dans la toundra. L’occasion de faire d’autres rencontres heureuses, de cesser de scruter à la jumelle ces plaines infinies à la recherche de l’impossible.
Les oiseaux en vol, c’est plus facile. Nos appareils modernes parviennent à gommer les soubresauts de nos véhicules. Tout au moins de temps en temps. L’occasion inespérée de parvenir à photographier notre premier faucon pèlerin mâle.
Puis, les ours polaires nous rappellent que nous sommes chez eux.
Malgré les belles rencontres, je reste sur ma faim. Les journées sont longues, parfois monotones. Les jours passent et nos guides perdent le peu d’enthousiasme dont ils ont fait parfois preuve au début de l’aventure. Je me surprend à souhaiter le retour au lodge, d’autant plus que les ours noirs semblent aussi l’apprécier.
A quoi songé-je, face au soleil couchant ? J’ai oublié, mais certainement pas à revenir. Ni ici, ni ailleurs avec Churchill Wild.
Allons, il est temps de passer à autre chose. De retour à Winnipeg, notre voiture de location nous attend. Nous retrouvons notre indépendance et partons pour des nouvelles sensations.
Le Canada est un grand pays, nous l’avons déjà écrit. Si nous voulons nous arrêter plusieurs jours dans les quelques lieux choisis, nous devons parfois effectuer de longues étapes de transfert. Nous mettons deux jours pour atteindre notre prochain objectif, avec un arrêt à Fort Francès, une petite ville typiquement canadienne qui s’étend tout en longueur. Ce n’est pas l’espace qui manque ici.
La route n’est pas désagréable, loin de là. Mais entre paysages agricoles et longues portions flanquées par la forêt, elle n’incite pas à l’arrêt contemplatif, à l’exception du secteur autour de Sioux Narrow, où des dizaines de lacs, grands et petits, percent le rideau opaque de la forêt. Mais Christine dort et je ne veux pas la réveiller.
Nous finissons par parvenir tout près de notre destination pour ces prochains trois jours. Au milieu d’une nature préservée, nous avons déniché un charmant cottage sis dans une splendide propriété culminant dans une toute autant magnifique crique privée s’ouvrant sur le lac Supérieur. L’accueil de Rob, l’un des deux propriétaires est amical et très agréable. La vie pourrait être bien pire.
♦ LE PARC PROVINCIAL DE SLEEPING GIANT
Rob et Nick ont mis à notre disposition un laissez-passer annuel pour le parc, se trouvant à quelques encablures de notre cabane au Canada. Nous n’avons qu’à nous mettre en route. Nous découvrons que, comme Sleeping Giant, u le parc est couvert d’une dense forêt qu’il est possible de traverser uniquement en empruntant l’un ou l’autre des sentiers qui la parcourent. Selon notre documentation, Gardner Lake Trail, 4 kilomètres aller-retour, est réputé pour l’observation des élans. Il n’en faut pas plus pour nous lancer.
Nous déchantons rapidement. Le sentier est mal indiqué, étroit et parsemé de racines. La végétation l’envahit, au point de masquer parfois la trace du chemin. Ma montre indique que nous avons déjà parcouru deux kilomètres. Pas de lac en vue. En revanche les moustiques abondent. Nous rebroussons chemin pour tenter notre chance ailleurs.
Deux sentiers plus tard, nous devons nous rendre à l’évidence. Les chemins sont mal entretenus et, même lorsque nous parvenons à un lac, celui est enseveli dans les roseaux, à peine visible. Il y a certes quelques rares oiseaux, mais nous sommes trop occupés à éviter de trébucher sur une ou l’autre racine pour tenter de les photographier.
Reprenons notre voiture. Notre curiosité nous amène au bout du parc, clairement aménagé en zone loisirs. Un vieux restaurant avec un passé historique, des belles vues sur le lac Supérieur, une longue file de chalets résidentiels, beaucoup de monde. Autant revenir à notre cabane et tenter de photographier les colibris attirés par une colonne d’eau sucrée.
J’ai lu quelque part que ces étonnants oiseaux se nourrissent sur 31 espèces de plantes différentes. Ici, c’est plus facile, Rob et Nick leur ont mis à disposition tout ce qu’il leur faut. Ils vont et viennent sans cesse, se stabilisent en battant leurs ailes à toute vitesse et le repas est servi.
Changement de stratégie. Nous n’allons pas nous précipiter sur le parc, mais nous allons explorer les belles forêts qui entourent notre logis. Nous roulons au pas, en épiant chaque branche qui bouge, profitant de la cachette que nous offre la voiture. Et ça marche.
Tôt ou tard, Sleeping Giant nous attire à nouveau. Nous tentons de faire le tour du lac Louise sur une piste en terre battue qui monte et descend brusquement, non dépourvue de quelques obstacles. Une belle forêt, quelques minuscules trouées sur les eaux du lac, mais Christine n’est pas tranquille. Elle craint une crevaison et nous n’avons pas de roue de secours. Je finis par faire marche arrière.
Puis, nous découvrons enfin un beau sentier, large et bien entretenu, qui descend dans la forêt pour ensuite remonter et longer le lac Supérieur, ses plages et ses promontoires : Sea Lion Trail. Au bout du chemin, une formation rocheuse plonge dans l’eau. C’est elle qui donne le nom à notre sentier. Chacun interprète à sa façon le dessin d’un rocher. Pour ma part, j’y vois surtout un hippocampe, Christine songe à un dinosaure. Mais les oiseaux, eux, ils sont réels. Nous agrandissons notre collection.
Un clin d’œil d’adieu à ce parc qui, il faut le dire, nous a laissé sur notre faim.
Nous sommes à nouveau en route. Le lac Supérieur se dévoile, ici et là, mais la routes est une très large bande asphaltée dessinée à l’intérieur des terres, où il est très difficile de s’arrêter au bon moment. Une constante de notre voyage, comme nous allons le découvrir. Lorsque nous y parvenons, un promontoire, une forêt ou un autre obstacle nous empêchent d’apprécier le paysage. Nous faisons bien quelques arrêts, Ouimet Canyon par exemple. Une agréable promenade, sans plus.
Ou un autre, à la recherche d’un endroit pour boire un café, plus chanceux.
Harles bièvres ou harles huppés ? Difficile d’être catégorique, ils étaient assez loin. Mais je penche pour les deuxièmes, à cause de la nette séparation des couleurs du cou.
Nous roulons d’une petite localité à l’autre. Quelques centaines d’habitants par ici, peut-être un millier par là. Un traditionnel motel nord-américain nous offre le gite à White River, puis le lendemain nous parvenons rapidement à Wawa, gros bourg qui doit faire pôle d’attraction dans la région, si l’on juge au nombre important de magasins. Nous y trouvons même quelques bonnes bouteilles… La ville est aux portes de notre prochain arrêt prolongé.
♦ LE PARC PROVINCIAL DU LAC SUPERIEUR
Ce que tout le monde appelle un lac ressemble furieusement à une mer. De son rivage, nous n’apercevons jamais l’autre côté, mais seulement une étendue d’eau sans fin. Îles, îlots, vagues puissantes, il ne lui manque que les marées. Plus grand lac au monde par sa surface, deux fois la Suisse, il nous tient compagnie depuis des centaines de kilomètres et il n’a pas fini de nous charmer.
La route 17 qui traverse le parc est assez spectaculaire. Certes, elle ne longe pas le lac lui-même, tout au moins au début, mais elle se faufile entre lagunes, marais et petits lacs intérieurs où nous cherchons en vain d’apercevoir la perle rare. La surprise vient du bord de la route.
De nombreux sentiers sillonnent l’endroit. En général, ils sont trop longs pour nos forces. Nous avons jeté notre dévolu sur Traper’s, au milieu du parc. Une boucle de 3 kilomètres autour du lac Rustle où il semble être possible de rencontrer castors, loutres, élans et martres. Tentant, n’est-ce-pas ?
Nous venons de nous élancer, lorsque nous découvrons une magnifique empreinte d’ours noir sur le chemin. Elle n’a pas l’air d’être très fraiche, mais nos suivons les conseils reçus ici et là par des guides : deux pierres dans les mains que nous entrechoquons de temps en temps. Pas très romantique, il est vrai. Mais nous n’avons aucune envie de nous retrouver face à face avec le plantigrade.
Le bruit a-t-il fait fuir d’autres animaux ? Je ne le crois pas. Mais, à part les traces d’un élan qui est venu boire au bord de l’eau, nous apercevons un castor au loin et un groupe de canards, probablement des harles. Aussi un oiseau qui nous nargue un petit moment, sans que nous puissions l’identifier.
Heureusement, le chemin est magnifique. Souvent nous avons les pieds près de l’eau où la présence du castor est évidente, puis nous montons et descendons dans une splendide forêt pour aboutir à un longue passerelle flottante.
Nous y passons un bon moment, jumelles en alerte, mais ce n’est pas notre jour de chance.
Direction notre logis, Twilight Resort, un camping avec bungalows, sis juste à la sortie du parc. C’est vieillot, pas d’une propreté absolue, mais je n’ai rien trouvé d’autre dans le coin. Pour deux nuits, nous nous en contenterons, d’autant plus que la vue sur le lac n’est pas mal du tout.
Nous nous réveillons sous la pluie et dans un brouillard épais. Le ciel nous tombe sur la tête. Christine consulte la météo : cela devrait s’améliorer dans l’après-midi. Alors prenons notre mal en patience et partons en vadrouille en voiture. Nous ferons peut-être une belle rencontre.
Nous nous arrêtons souvent, au bord de la route, malgré une circulation importante. Cela nous vaut des coups de klaxon, mais tant pis, c’est la faute de ceux qui ont imaginé la route. J’aime cet éclairage fait d’averses, nappes de brouillard, courts rayons de lumière.
Les oiseaux sont toujours aux abonnés absents. Christine suggère que nous retournions au Visitor Center où, hier, lors d’un bref passage, nous avions aperçu un Carouge à épaulettes et d’autres mouvements furtifs. Une bonne idée.
Le soleil revient, comme prévu, mais il est désormais trop tard pour parcourir les 8 kilomètres du sentier que nous avions prévu dans notre programme. Tentons la chance, retournons au Traper’s. Que nenni. C’est toujours beau, mais c’est aussi toujours vide de vie animale.
Nous sommes le 8 août, une date qui est l’un de nos anniversaires. Sabrons le champagne face à un coucher du soleil d’une beauté digne de nous.
Pour une fois, notre étape du jour n’est pas très longue. Nous pouvons rouler tranquillement et profiter du paysage. Nous quitterons enfin le lac Supérieur pour tomber rapidement sur un autre des cinq lacs, le lac Huron, dont les rivages sont assez habités. Il est plus petit celui-ci, mais toujours plus grand que la Suisse.
La trentaine de kilomètres que nous parcourons sur la 108, en direction d’Elliot Lake sont clairement l’habitat du castor. Tanières à droite et à gauche, barrages, plans d’eau riches en feuilles mortes, prairie inondées. Cela tombe bien, car il est l’une des raisons qui nous ont poussés à venir ici.
Mais pour l’instant, cherchons la maison que nous avons louée pour les prochains trois jours. Christine me conduit au GPS au delà de la petite ville, en pleine forêt, au milieu de lacs et étangs. Je pense, sans oser le dire, qu’elle se trompe. Mais non, je devrais savoir qu’elle est infaillible.
La voilà enfin : une construction moderne enfouie dans les arbres, deux garages au rez et un très grand loft à l’étage. Aménagée avec du matériel d’excellente qualité, elle est magnifique. De sa terrasse, j’aperçois une table et des chaises dans une clairière de la forêt et un ponton donnant sur le lac Dunlop. Nous avons rarement logé dans une maison de cette qualité.
Bagages déchargés, nous repartons rapidement. Le soir s’annonce et nous savons que le castor aime sa lumière. Nous nous arrêtons à chaque lac, à chaque plan d’eau. Non sans prendre des risques, car il y a peu de places et des monstres à 26 roues, les camions canadiens, nous frôlent en faisant trembler la voiture. En voilà un, enfin.
Mais nous espérons faire mieux.
♦ SHERIFF CREEK WILDLIFE SANCTUARY
A mi-chemin entre notre logis et la ville d’Elliot Lake, un court chemin conduit à cette ancienne mine d’uranium qui, dès la fin de son exploitation il y a presque 30 ans, à été transformé en sanctuaire faunique. Un réseau de sentiers permet de profiter de cette aubaine.
Dès notre première visite, le matin, le lieu nous séduit. Malgré le soleil de face qui nous éblouit, le chemin en rouge qui longe la lagune nous offre sur environ 1,5 kilomètres, des biotopes variés, roseaux, arbres isolés, marécages et espaces boisés, ainsi que deux observatoires judicieusement placés. Et surtout une vie animale abondante, de loin ou de près, cachée ou bien visible. Pendant deux jours, matin et après-midi, nous n’allons pas cesser de parcourir ce sentier, dans un sens ou dans l’autre, d’attendre une rencontre, cachés dans les observatoires. Et notre patience va payer.
Commençons par le castor dont nous venons de parler. Il y a deux huttes dans la lagune, clairement habitées, car des branches avec leurs feuilles, récemment coupées, sont entassées autour d’elles. Nous l’attendons et nous avons le plaisir de le voir aller et venir dans les eaux de la lagune. De le photographier aussi, mais toujours de trop loin.
Puis un soir, alors que nous allons quitter les lieux, le voilà apparaître dans les nénuphars, à proximité du chemin. Tout occupé à se nourrir, il ne nous prête aucune attention. Nous, par contre, lui rendons tous les honneurs.
Continuons par ce Butor étoilé, savamment caché dans les roseaux. Nous ne l’aurions peut être pas vu, si deux dames ne nous l’avaient pas signalé.
Ou alors par ce Grand héron. Il y en a plusieurs dans l’étang, mais deux d’entre eux ne cessent pas de s’envoler, de se poursuivre et de se chamailler. L’un d’eux s’est posé juste devant notre cachette.
D’autres oiseaux fréquentent le coin. Certains y ont leur quartier, d’autres y font un rapide passage, avant de s’en aller et ne jamais revenir. Certains nous sont connus, d’autres nous demandent un effort d’identification.
Dulcis in fundo, un couple de Crécerelles d’Amérique nous offre un ballet extraordinaire, sans même nous faire payer un billet d’entrée.
Sheriff Creek Wildlife est un paradis pour l’observateur animalier. Christine et moi-même nous surprenons à imaginer ce qu’il doit être au printemps, en période de migration. Nous échafaudons des plans pour y revenir. Improbable, mais sait-on jamais ?
Les étapes de transfert ne sont guère intéressantes ? Alors changeons de plan. Autant les rallonger pour gagner un jour. Annulons deux réservations d’hôtel et une ou deux visites qui sentent le remplissage et roulons.
Tout se passe à merveille. Nous procédons à vive allure dans des paysages quelconques. Une courte halte pour un café, une pause pour griller une cigarette et nous repartons. Je conduis et Christine dort. Un bruit sec réveille la réveille. « Qu’est-ce que c’est » s’exclame-t-elle ? Une étoile sur le pare-brise se passe de toute explication.
Agaçant. Nous avons encore quelques milliers de kilomètres à parcourir et la fissure risque de s’agrandir. Que faire ? Encore une fois, l’opiniâtreté de Christine trouve la solution. Elle finit par dénicher un jeune homme qui, en vingt minutes, nous répare le pare-brise. Ouf !
Pour nous remettre de nos émotions, nous arrêtons à Callander. Cranberry Trail nous permet de nous dégourdir les jambes. Les mésanges boréales viennent manger quelques graines dans la main tendue de ma chère et tendre épouse. Mais les moustiques attaquent, moi surtout. Il faut bien savoir se sacrifier.
Nous sommes obligés de revenir après deux kilomètres parcourus dans une belle forêt, bien habitée.
Une nuit à Deep River et nous repartons, très tôt le matin car 700 kilomètres nous attendent. De quoi faire la connaissance avec la folle circulation et les bouchons d’Ottawa, Montréal et Québec. Nous fuyons, à la vitesse de l’escargot, jusqu’à Montmagny. Nous avons gagné le droit de visiter les très connues chutes de Montmorency en prenant tout notre temps.
Téléphérique, passerelle enjambant la chute, tyrolienne, via ferrata, escalier panoramique avec ses 483 marches, restaurants, rien ne manque pour attirer la foule dans le parc. Celle-ci grossit d’ailleurs avec l’avancée de l’heure. Mais la chute est haute, puissante et belle. Avouez-le, vous n’êtes pas surpris que je l’écrive…
Depuis deux jours, nous parlons français, même s’il m’est parfois difficile de comprendre nos interlocuteurs. Depuis deux jours, nous entrevoyons, ici et là le mythique fleuve St-Laurent. Nous voilà arrêtés sur la place d’un village dans notre remontée de la côte ouest de la Gaspésie. Un fleuve ? Ici, il fait déjà 25 kilomètres de large.
Nous traversons de nombreux petits villages ancrés sur leur passé, avec leur immense église qui peut contenir trois fois leur population actuelle, leurs panneaux explicatifs de l’histoire des siècles passés, leur cafés désuets gérés par des vieilles dames. Ouverts toutefois au tourisme qui doit être désormais la ressource principale de ses habitants. C’est assez agréable, malgré une foule considérable. Ils portent des noms savoureux, où presque tous les noms des saints ont leur place.
Tribut à la modernité, la route 132 est large, trop large. Elle se faufile souvent à l’intérieur. Le Saint-Laurent est à la fois proche et lointain. Et, quand enfin le ruban asphalté le côtoie, glissières de sécurité et rambardes anti-vagues nous gâchent la vue. Nous tentons bien de nous arrêter en bord de route, mais énormes camions et voiture nous frôlent. De toute façon, il n’y pas d’accès au fleuve.
Rimouski, une ville assez importante et moderne nous offre le gîte et un excellent repas, bien arrosé, au Bovino, un restaurant déniché sur Internet.
Le lendemain, nous profitons de chaque petite route quittant l’axe principal. Elles ne sont pas nombreuses et il s’agit, très souvent, de chemins amenant à des maisons éparpillées sur le littoral. La basse marée nous offre une foules de limicoles cherchant leur nourriture. Plusieurs espèces sont présentes, mais les oiseaux vont et viennent, se mélangeant sans cesses. Difficile de les identifier. Autant multiplier les photos pour faire le tri ensuite.
Un groupe de Fous de Bassan, silhouettes élégantes volant et chassant en piqué au lointain, par ici, un phare par là, nous progressons. Peu après Matane, autre ville d’une certaine importance, nous abandonnons le fleuve qui devient golfe. Le changement n’est pas évident, croyez-moi.
La route devient plus belle, nous franchissons des promontoires, en montant et descendant, une plage se profile, bondée de promeneurs de chiens, malheureusement. La magie des paysages marins opère pleinement et nous parvenons à nous arrêter de temps en temps pour en profiter. Ici, on a conservé des portions de la vieille route qui deviennent des belvédères. Il est donc encore possible de faire des choses intelligentes dans le monde actuel.
Comme toujours en bord de mer, l’état de la marée joue un rôle prépondérant sur l’observation ornithologique. Aujourd’hui, nous avons de la chance.
« Prenons à droite » m’ordonne ma navigatrice. J’obéis, bien entendu. Nous traversons le massif gaspésien pour nous établir à l’Anse-à-Brillant, une quinzaine de kilomètres au sud de Gaspé, dans un chalet moderne sis sur un promontoire dominant la baie homonyme. Elle est particulièrement belle au soleil couchant. Des phoques s’ébattent en contre-bas, mais les baleines s’inscrivent aux abonnés absents.
La pluie battante nous réveille. Le ciel est bouché et ne promet rien de bon. Nous partons néanmoins pour découvrir le parc national du Forillon. Découvrir est un grand mot. Nuages et brouillard enrobent les côtes, vent et pluie empêchent toute escapade hors de la voiture. Heureusement, des groupes de Fous de Bassan vont et viennent, nous passent devant les yeux. L’instinct du chasseur photographique se réveille et nous prenons moult clichés de ces splendides oiseaux, en cherchant le cadrage inhabituel. Ils finiront tous à la poubelle, faute de qualité suffisante.
En fin d’après-midi, nous parviendrons tout-de-même à nous dégourdir les jambes en parcourant les quelques kilomètres du sentier Taiga. Marécages et eaux libres d’un côté, la mer de l’autre, une belle zone boisée tapissées de lichens, un observatoire donnant sur le vide ornithologique.
Franchement, pas de quoi se faire une idée du parc.
♦ L’ÎLE DE BONAVENTURE
Réveil matinal sous le soleil revenu. Nous voulons prendre le premier bateau quittant Percé, le seul qui se rend directement sur l’île sans faire de croisière autour du célèbre rocher qui est d’ailleurs bien visible depuis le rivage.
L’île, parc national, héberge une très importante colonie de Fous de Bassan. 110000 oiseaux viennent ici chaque année pour nicher, profitant de l’abondance de poissons dans le golfe du Saint-Laurent. Deux sentiers conduisent à la colonie. Nous choisissons celui des Mousses, qui est définit le plus astreignant, dans l’espoir, exaucé, de nous séparer de nos compagnons d’embarquement. Sur 3,5 kilomètres nous montons, souvent sur des escaliers en bois, à travers une forêt changeante faites de lichens, d’arbres morts, de fougères et de grands arbres se disputant la lumière. L’humidité est constante et l’eau souvent présente.
La dite forêt se dégage. Nous atteignons la côte avec une certaine impatience. Un premier point de vue sur les falaises et la mer nous régale.
Encore quelques centaines de mètres, un virage s’annonce, des cris brisent le silence. J’entends Christine pousser un oh d’émerveillement et s’écrier « t’as vu combien il y en a ? ». Elle n’avait pas vu les photos de la colonie lors de la préparation du voyage. Je souris en voyant son regard perdu dans une marée d’oiseaux.
Je partage son émotion. Des milliers et des milliers de Fous s’étalent à nos pieds, parfois à quelques mètres de distance. Ils se serrent l’un sur l’autre, se disputent quelques centimètres carrés d’espace, sont en parade ou nourrissent leur seul poussin. Le sol bouge lentement.
Le spectacle est envoûtant. Je sens l’émotion des grands moments m’envahir doucement. Je cesse de rechercher le cadrage magique, je délaisse mon appareil et je regarde. Combien de temps ? Impossible à dire. D’ailleurs, quelle importance ?
Ça bouge sans cesse. Des oiseaux reviennent de leur chasse en haute mer, atterrissent dans cette masse mouvante, à côté de leur poussin sans jamais se tromper. D’autres décollent pour une nouvelle séance de pêche, d’autres encore se pavanent, dans un imaginaire concours de beauté.
Comment avons-nous pu partir ? Je me le demande encore aujourd’hui en écrivant ces lignes.
Percé est une petite ville très colorée et très touristique, agréable à vivre pendant un petit moment, en se promenant à la recherche d’une terrasse. Mais la descente de la côte est de la Gaspésie est un peu décevante. Les maisons individuelles se succèdent pendant des kilomètres, presque sans interruption, dans une belle nature qui en perd son caractère sauvage.
Contrairement à celles que nous avons pu voir au Manitoba et en Ontario, elles ne sont pas collées l’une à l’autre, mais elles sont souvent bâties sur des propriétés qui peuvent être assez grandes. Cela dégage une impression de bien-être économique que je suis plutôt surpris de constater dans une région qui a souffert de grosses crises économiques.
Nous tentons bien de retrouver un peu de nature sauvage dans la région de Chandler, censée abriter une faune avicole important, mais sans grand succès. Puis, la traversée du parc national de Gaspésie s’avère plaisante, mais les points vue sont rares, masqués par une forêt omniprésente. Nous ne sommes pas mécontents d’arriver à Sainte-Anne-des-Monts, où une autre aventure nous attends dans les prochains quatre jours.
♦ L’AUBERGE DE MONTAGNE DES MONTS CHIC-CHOCS
Le 20 août, à 1500 heures nous prenons place dans un fourgon qui a déjà bien vécu. Eric, son chauffeur très sympathique, ne peut pas toujours éviter les trous qui parsèment la mauvaise piste qui suit la rivière Cap-Chat dans une forêt qui est, tout au moins au début, assez habitée. Nos compagnons de voyage assis à l’arrière doivent la sentir passer.
Bientôt, toute trace humaine disparait. Nous sommes seuls avec la forêt, ses pentes boisées, ses lacs et ses rivières. L’hôtel pointe le bout de son nez, après presque deux heures de route. Nous sommes à 600 mètres d’altitude perdus dans la nature. Dix-huit confortables chambres, pas de réseau cellulaire, pas de télévision, uniquement une excellente cuisinière.
Les activités proposées sont très orientées sur la marche, le vélo, le canoé et la planche à pagaie, tout le matériel étant mis à disposition gracieusement. Un groupe de guides propose des activités accompagnées si le client le désire, mais nous sommes des individualistes et sommes venus ici pour rencontrer l’élan. Après nous être renseignés sur les meilleurs secteurs où nous avons une chance de le rencontrer, nous sommes prêts à relever le défi.
Cinq heures et demie du matin. Bardés de notre matériel, nous nous apprêtons à partir. L’élan est un animal qui aime le lever du jour. Un superbe renard vient à notre rencontre. Nous nous immobilisons, il ne nous a pas encore vus. Puis, il lève la tête, nous observe un court instant et, très digne, accélère à peine le pas pour disparaître dans les sous-bois.
Il nous apportera la chance. Une heure plus tard, sur le chemin qui nous mène au lac Grand-Fond, un jeune mâle élan, à l’improviste, nous barre le chemin à une quarantaine de mètres, suivi quelques instant après par son frère jumeau qui sort de la forêt sans un bruit. Et ce n’est pas tout. Leur mère fait son apparition. Le regard courroucé qu’elle nous jette nous déconseille de tout mouvement. Nous nous contentons de déclencher. En contre-jour, mais on ne peut pas tout avoir.
Les jeunes s’amusent. La mère surveille. Un petit quart-d’heure de plaisir qui ne se reproduira plus, car nous ne verrons jamais plus notre renard porte-bonheur. Mais nous avons accompli notre mission.
Le lac Grand-Fond est parfait pour nous. Pas trop loin de l’hôtel, à 45 minutes de marche, il nous apporte cette sensation d’apaisement comme seule une nature vide d’humains peut le faire. Assis sur son rivage, les castors en toile de fond, nous attendons patiemment qu’un oiseau s’approche. Les heures s’écoulent sans que nous nous en apercevions.
Construit il y a une vingtaine d’années pour développer le tourisme en Gaspésie, l’auberge est une véritable réussite. Seule présence humaine dans un vaste territoire protégé, dans le cœur de la réserve faunique de Matane, c’est un véritable havre de paix pour ses visiteurs avides de solitude dans une nature splendide.
Pour nous, il est temps de retourner au fleuve Saint-Laurent que nous franchirons pour passer sur sa rive gauche.
Six heures du matin, le 25 août. Nous attendons patiemment d’embarquer sur le ferry qui nous transportera, voiture, armes et bagages à Godebout. Une longue traversée qui confirme, s’il était encore nécessaire, l’immensité d’un fleuve qui est mer.
Une fois revenus sur la terre ferme, je retrouve le Québec de mes vieux souvenirs. Une nature sauvage, encore intacte, très peu habitée si l’on fait exception des quelques chalets installés autour des nombreux lacs. Le plaisir de pouvoir s’arrêter à droite et à gauche pour profiter du spectacle. Je me surprends à regretter de ne pas avoir prévu une escapade plus au nord. Mais nous ne pouvions pas tout faire, n’est-ce-pas ? Une éventualité à garder en mémoire.
Un court détour à la Pointe aux Outardes ne nous permet pas d’apercevoir les oiseaux espérés. Les deux observatoires sont désertés. Juste un Jaseur d’Amérique et un Faucon crécerelle, bien loin de nous. Toutefois, une très agréable promenade entre mer, dunes, forêt clairsemée et plaines marécageuses.
Nous voilà désormais à Les Escoumins, notre dernière étape canadienne. Un village rieur penché sur une magnifique baie qui ne demande qu’à être découverte au gré des marées. Nous sommes au pays des baleines et nous comptons bien pouvoir en admirer quelques unes.
Pour l’instant partons pour le parc national du Fjord de Saguenay. Bien que proche de notre logis, à une quarantaine de kilomètres, il est divisé en trois secteurs distincts. Nous ne pourrons pas aller partout et nous avons jeté notre dévolu sur le secteur de Sainte-Marguerite, où nous espérons croiser les bélugas.
Le temps de faire le plein d’essence et c’est parti. Une vingtaine de kilomètres plus loin nous croisons un véhicule de police. Ils sont rares au Canada. Mais, que fait-il ? Il inverse sa route, tous feux enclenchés et nous ordonne de nous arrêter. Je ne roulais pourtant pas vite.
« Bonjour, avez-vous fait le plein d’essence ? » « Oui » réponds-je, un peu déconcerté. « Avez-vous payé ? » Quelle question, bien évidemment. Mais Christine se tape une main sur la tête, elle a oublié de le faire. Tout se termine dans la bonne humeur, face à notre bonne foi évidente. Retour aux Escoumins pour régler notre dû.
Nous en profitons pour nous arrêter au Cap Bon-Désir que nous avions négligé à l’aller. Un court chemin conduit à des rochers en bord de mer où plusieurs personnes sont sont déjà installées, parfois assises sur des chaises de camping. Tous, nous espérons apercevoir une baleine passer près du rivage. Une bonne heure d’attente, sans résultat.
Nous n’aurons pas plus de chance après avoir parcouru les 6 kilomètres, aller-retour, du sentier « La halte au Béluga » dans le parc national susmentionné. Un magnifique belvédère, une très belle vue sur la mer, une demi-douzaine de bélugas, taches blanches presque invisibles de l’autre côté du fjord.
Nous avons forcé le rythme sur le sentier. Une petite pause s’impose à Les Escoumins. Mais pas bien longtemps, car une balade le long de la baie illuminée par le soleil qui se couchera bientôt s’impose. En fait celle ci est bien plus grande qu’elle le paraît. Un promontoire franchi, elle s’étale en largeur. Les oiseaux y ont élu domicile, nombreux. Une sorte de résumé de ceux que nous avons aperçu tout au long de notre voyage. Mais il y aussi un nouveau venu.
Notre dernier jour. Nous espérons terminer en apothéose. Nous avons loué deux places sur un petit zodiac pour une chasse à la baleine de deux heures et demie sur le Saint-Laurent. Nous sommes douze et une dame, œil de lynx, voit assez rapidement le souffle d’une baleine. Cyril, notre capitaine s’excite immédiatement. Il s’agit d’un Rorqual bleu, le plus grand animal de notre planète, mesurant entre 31 et 34 mètres et il est plutôt rare d’en croiser, même ici. Il crie dans son micro, il veut alerter tout le monde. Pour ma part, je photographie une bosse et je lui fait confiance.
Nous ne pouvons pas tenter de l’approcher. La déontologie du fleuve l’empêche. Des dauphins à flancs blanc, aussi rares dans le Saint-Laurent, le remplacent. Eux aussi sont rares dans le coin.
Nous les suivons dans leurs déplacements ce qui nous conduit à proximité d’un groupe de bateaux qui s’adonnent au même sport que nous. Le coin doit être riche en nourriture, ils foisonne de cétacés. Petits rorquals, Marsouins, Baleine à bosse, il y a même des Phoques gris. Cyril, qui sort pourtant tous les jours sur le fleuve, a gardé l’enthousiasme d’un gosse. Je me donne une peine du diable pour essayer de réussir une photo décente, mais il crie dans mes oreilles qu’il y a autre chose ailleurs et forcement cela détourne mon attention.
J’essaie de me remettre à l’œuvre mais d’autres cris éclatent. Deux Rorquals communs, 20 à 25 mètres de longueur, émergent à côté de notre zodiac, le frôlent. L’un d’eux passe même sous sa coque. C’est tellement rapide que je suis sûr que personne n’a pu immortaliser la scène. Pourtant, il en aurait valu la peine.
Ils font partie d’un groupe de cinq baleines qui sont en chasse. Ils réapparaissent, mais sont déjà plus loin.
Dix minutes d’une folle intensité. Une digne conclusion pour notre aventure.